vendredi 20 janvier 2017
L’immortel composé. Une nouvelle conjugaison (dans "Silo" de Hugh Howey).
— Hé, Luke ?
— Oui ?
— Ça t’arrive de te demander ce qu’on devient une fois qu’on est mort ?
— Ce qu’on devient ? Ouais, on se fait badigeonner de beurre et croquer à même l’épi.
Il rit de sa blague.
— Non, mais sérieusement. Tu penses que notre âme rejoint les nuages et trouve un endroit meilleur ?
Il cessa de rire.
— Non, dit-il après un long silence. Je pense qu’on cesse tout simplement d’exister.
[...]
— Ça ne m’embête pas de penser que je ne serai plus là un jour, reprit Lukas au bout d’un moment. Tout comme je me contrefiche de ne pas avoir été là il y a cent ans. Je crois que la mort, c’est surtout ça. Dans cent ans, ma vie ressemblera beaucoup à ce qu’elle était il y a cent ans.
[...]
— Je vais te dire ce qui dure pour l’éternité.
[...]
— Oui, qu’est-ce qui dure pour l’éternité ? [...]
— Nos décisions, déclara-t-il.
[...]
— Désolée, tu disais ? Nos décisions ?
— Oui, tu vois, nos actes. Ça, ça reste toujours. Quoi qu’on fasse, ce sera toujours ce qu’on a fait. On ne peut pas revenir dessus.
[...]
— Continue, dit-elle.
[...]
— Bon, la Terre tourne autour du Soleil, pas vrai ?
— Selon toi, oui.
Elle rit.
— Eh bien c’est le cas. [...]
— Ça veut dire qu’on n’existe pas qu’en un seul endroit. Tout ce qu’on fait laisse comme une trace derrière nous, un grand anneau de décisions. Tous nos actes…
— Et nos erreurs.
Il acquiesça et s’épongea le front avec sa manche.
— Toutes nos erreurs. Mais toutes nos bonnes actions aussi. Elles sont immortelles, toutes ces petites traces qu’on laisse derrière nous. Même si personne ne les voit ou ne s’en souvient, peu importe. Cet anneau constituera toujours ce qui s’est passé, ce qu’on a fait, tous nos choix. Le passé est éternel. On ne peut pas le changer.
— Ça met la pression, on n’a pas intérêt à foirer, dit Juliette, songeant à toutes les fois où elle avait pris de mauvaises décisions, et se demandant si la malle qu’ils portaient n’était pas une erreur de plus. Elle vit des images d’elle dans une grande boucle : une dispute avec son père, la perte d’un amour, l’expulsion du silo, une grande spirale de blessures, telle une descente de l’escalier avec un pied en sang.
Et les taches ne partiraient jamais. C’est ce que Lukas était en train de dire. Elle aurait toujours blessé son père. Est-ce que c’était la bonne formulation ? Aurait toujours blessé. L’immortel composé. Une nouvelle conjugaison. Elle aurait toujours causé la mort de ses amis. Aurait toujours eu un frère mort et une mère suicidée. Aurait toujours accepté ce sale boulot de shérif.
On ne revenait pas en arrière. Impossible. Les excuses n’étaient pas des soudures, elles étaient seulement l’aveu que quelque chose s’était brisé. Souvent, entre deux personnes.
— Ça va ? demanda Lukas. Prête pour la suite ?
[...]
— Ça va, mentit-elle.
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