Introduction : Méthodologie
[...]Les trois genres de connaissance
A y regarder de près, toutes les pensées peuvent se ramener à trois types :1. Celles qui viennent du corps. Ce sont les connaissances qui passent d’abord par les sens, puis par la mémoire, et enfin par l’imagination. Par exemple la perception d’un objet comme le soleil par nos yeux ou notre peau.
2. Celles qui viennent du raisonnement. Ce sont les connaissances que nous avons par déduction ou par induction. Par exemple le résultat d’une opération logique ou d’un calcul mathématique.
3. Celles qui viennent de l’intuition. Je veux parler de la connaissance directe de l’essence d’une chose par l’usage de la seule intelligence, comme on le voit dans les mathématiques. Par exemple une idée évidente comme la nature du cercle ou celle du tout et de la partie.
Il est évident que la première catégorie ne peut m’apporter aucune connaissance absolument certaine. La connaissance corporelle (que j’appellerai la perception) me fait connaître beaucoup de choses, mais cette connaissance est très douteuse et imparfaite, les sens ne me faisant connaître que la manière dont mon corps réagit à d’autres corps, et non leur véritable nature. La vue du soleil par exemple ne me fait pas comprendre son essence, mais seulement que je perçois de la lumière en provenance d’un point du ciel. De même ma perception d’un aliment par la vue ou le goût ne me fait pas connaître sa nature, ni s’il est comestible et bon pour la santé, si c’est un médicament ou au contraire un poison, etc. Il en est de même de la perception d’un homme ou de toute autre chose du monde. Toutes les idées de la perception, et donc aussi de la mémoire et de l’imagination, sont ainsi confuses, mutilées, et donc incertaines.
Je dois donc commencer par rejeter toutes les perceptions qui passent par le corps, puisqu’elles sont un mauvais moyen d’atteindre la vérité au sujet des choses elles-mêmes. Je dois aussi abandonner toutes les connaissances qui en découlent : tout ce qui est dans ma mémoire, dans mon imagination… Et donc, je m’en aperçois avec stupeur, tout ce que j’ai appris à penser à travers les mots du langage courant… Autrement dit je dois renoncer à utiliser l’immense majorité de mes idées !
Quand au second genre de connaissance, le raisonnement, il permet certes d’être certain de la validité d’une déduction, mais il n’est pas non plus totalement satisfaisant. Raisonner ne fait en effet que conclure avec certitude une chose d’une autre, mais ne permet pas de reconnaître que celle dont nous partons est vraie, c’est-à-dire conforme au réel. Le raisonnement suivant par exemple est juste : « si tous les hommes sont mauvais et que Socrate est un homme, alors Socrate est mauvais ». Mais il ne peut pas nous faire savoir si la prémisse « tous les hommes sont mauvais » est vraie.
Reste la troisième catégorie d’idées, celles qui naissent de l’intuition. Or celle-la apparaît nécessairement à mon esprit comme à celui de tout autre comme toujours vraie. En effet, quand je conçois une chose d’après l’idée de son essence, je ne peux douter que ma pensée est vraie et il en est nécessairement de même pour tous les êtres pensants. Si je pense à la nature d’un cercle, je ne peux douter que tout cercle réel est nécessairement conforme à l’idée que je m’en fais : le résultat de la rotation d’un segment de droite autour d’un point.
J’ai donc trouvé la bonne méthode pour progresser vers la vérité et la sagesse : je dois abandonner toutes mes anciennes croyances et apprendre à tout repenser en n’utilisant que des intuitions, puis élaborer tous mes raisonnements à partir de ces intuitions nécessairement vraies et donc certaines.
Voyons de plus près ce qu’est exactement une intuition.
La science intuitive
Quel que soit la chose sur laquelle elle porte, une intuition est la connaissance de cette chose par la conception de son essence. Intuitionner, c’est penser les choses telles qu’elles sont, selon la nécessité intrinsèque qui les fait être ce qu’elles sont. C’est ainsi que je sais que deux plus trois font nécessairement cinq, que le tout est nécessairement plus grand que la partie, qu’une sphère est nécessairement le résultat de la rotation d’un cercle autour de son diamètre, que la joie est nécessairement meilleure que la tristesse, qu’une chose ne peut absolument pas exister sans cause, qu’une chose singulière diffère nécessairement d’une autre chose singulière, que le temps est la condition du changement et l’espace la condition du mouvement, etc. Toutes ces vérités sont certainement vraies parce qu’elles sont nécessaires, même si je ne perçois pas leur réalité physique avec mon corps. Quand je les pense, mon esprit est dans une totale clarté et une parfaite précision.
Les réalités que je peux saisir de cette manière sont certes peu nombreuses et très simples, mais mes intuitions pourront se développer et s’étendre ensuite en complexité par le raisonnement. D’autre part, elles sont le seul moyen dont je dispose pour demeurer avec certitude dans la vérité et m’entendre d’une manière certaine avec autrui, quelle que soit sa culture et sa langue.
Je vais donc partir de mes intuitions et tenter de progresser de raisonnement en raisonnement pour m’approcher de la compréhension de la sagesse en évitant toutes les idées issues de la perception.
Lorsque j’aurais une connaissance vraie des conditions de mon bonheur, je connaîtrais les actions qui peuvent me procurer de la joie et éviter la tristesse.
Me voici donc à présent en possession de ma méthode : développer toutes mes pensées à partir de mes intuitions et à déduire ensuite avec une parfaite clarté toutes les autres idées que je jugerai utiles pour atteindre mon but.
Ce faisant, je devrais évidemment redéfinir les mots du langage et les concepts de la pensée à chaque fois que cela me sera nécessaire pour éviter de retomber dans les préjugés des conceptions communes, et je devrais également rectifier en conséquence ma mémoire, mon imagination, mes opinions et raisonnements habituels, en un mot la quasi-totalité de mon esprit, pour réapprendre à penser le plus possible selon la vérité.
Et comme mes pensées ont besoin de mots pour s’exprimer et être fixées dans un raisonnement qui puisse être communiqué, et bien que le langage ne soit pas un bon moyen pour penser de manière intuitive toutes les vérités, j’utiliserai le langage comme moyen de traduire ces intuitions avec autant de précision et de clarté que je pourrai, en m’efforçant de le rendre compréhensible non seulement à moi-même mais aux autres.
Vaste entreprise, mais sans cette réforme totale de mon esprit, je risque de rester dans les illusions de la pensée commune et ne pas progresser avec sécurité dans la recherche de cette vérité et de ce bien communicable que je recherche.
La renaissance spirituelle
A présent que j’ai trouvé la bonne méthode, sur quelle idée dois-je commencer à l’appliquer ? Il est clair que cette idée sera d’autant meilleure qu’elle me permettra de comprendre un plus grand nombre de choses. Plus en effet je pourrais déduire de choses à partir de son intuition, plus mon esprit sera puissant, plus mes actions seront adéquates au réel, plus je serai apte à satisfaire mon désir et en être heureux.
D’autre part, si une idée est d’autant meilleure qu’elle a plus d’étendue, il est évident que la meilleure idée que je puisse penser est celle qui correspond à la réalité qui a le plus d’étendue. Quelle est l’idée la plus ample que je puisse penser ? C’est nécessairement celle de l’infini.
Qu’est-ce donc que l’infini ? C’est de l’intuition de cette idée que je dois partir pour commencer ma recherche.
Le projet est clair. La méthode est trouvée. Ma recherche peut à présent véritablement commencer.
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